Le deuil

Je ne réécrirai pas ici toute l’histoire, certains d’entre vous la connaissent, les autres la devineront.

Il y a maintenant plus d’un an que je n’ai plus de contact avec ma mère.

Je ne suis pas seulement fâchée, je ne suis même au-delà de la fureur, je ne veux plus la voir, l’entendre, qu’on m’en parle. Aujourd’hui et depuis dix ou vingt ans, cette femme me fait du mal de tant de façons … Je sens que ce qui prend les traits de la colère, de la fureur, de l’intransigeance, est la volonté de vivre, le recul de l’animal devant le piège mortel.

Cela fait presque deux ans que je n’ai plus de contact avec elle, et cela fait un peu plus de deux ans qu’elle m’obsède. Il n’y a pas un jour sans qu’elle ne se manifeste en moi, ver malveillant dans mon cerveau, ma cage thoracique. Toute la chaîne de la transmission a pourri ; chaque parole que j’adresse à ma fille est passée au filtre de ce qu’elle aurait dit elle, et est-ce que j’en suis éloignée, ou si je m’en rapproche, est-ce que c’est acceptable ? Elle est devenue, elle que je ne vois pas, à qui je ne parle pas, peut-être la personne la plus présente dans ma vie. Une sonnerie de téléphone et mon cœur se terre d’effroi, c’est peut-être elle, et dans mes insomnies toutes les voitures qui ralentissent aux abords de notre maison sont la sienne.

De quoi ai-je peur ? Je ne sais. Il me semble parfois que simplement la revoir serait au-dessus de mes forces, que je n’y survivrais pas. Il n’y a rien que le dégoût après cette confrontation.

Je la hais, en attendant de lui pardonner, et je me soupçonne parce que c’est de là que je viens, et que j’ai peur d’en être imprégnée.

Cette obsession m’a inquiétée, m’inquiète encore, mais j’ai compris il y a quelques temps qu’elle était une phase d’un processus.

J’ai traversé le deuil deux fois : mon père quand j’avais 20 ans, mon meilleur ami et ex quand j’en avais 26, dans une solitude extrême. Dans les deux cas, le mort a rejailli en moi, entier, envahissant, m’empêchant de dormir et de rêver, occupant toute la place, toute la vitalité, pendant un temps. Quelques mois avant d’accepter que ce dialogue-là ne reprendrait pas, même si mes meurtrissures en inventaient des plus convaincants. C’est sans doute un troisième deuil que je traverse aujourd’hui.

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La violette, c’est une fleur bizarre, dont l’odeur bloque le fait qu’on puisse la sentir. Je l’aime bien.

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Il fait froid

ou peut-être juste que je n’arrive pas à me réchauffer. Pourtant le printemps est presque là : l’enfant a repéré des perce-neige, moi des violettes, et au long de nos balades tout bourgeonne. Il me semble parfois que c’est l’unique vraie saison.

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L’hiver n’est-il que le printemps qui dort ?

Et si l’hiver est le sommeil du printemps, l’été serait son accomplissement, et l’automne sa nostalgie …

(J’écris bizarrement quand j’ai froid aux doigts, non ?)

La jalousie

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Elle me parle de ses amours compliquées, de celui qu’elle a déjà quitté, de celui qu’elle va  sans doute quitter la semaine prochaine ou le mois suivant, de son boulot qui ne l’épanouit pas assez, de sa future année sabbatique, de son nouvel appart, de ses besoins de solitude, de fête, de danse, de chant.

Elle m’agace.

Elle est incroyablement jolie, même les cheveux emmêlés, les yeux plein de sommeil. Est-ce que ça participe à ce que mon amitié pour elle – amitié vraie, profonde, nourrie – soit teintée, en surface, de ce mélange de commisération et de jalousie ?

Je rentre à la maison, mon bonheur de l’avoir revue mélangé à des pensées moches, de toutes façons il va falloir qu’elle mûrisse, on ne peut pas passer sa vie à fuir tout engagement, comme un oiseau sur une branche

Je me sens mauvaise amie.

Qu’est-ce qu’il m’enlève, à moi, son chant d’oiseau libre ?

Il me fallait

un autre endroit, pour parler du quotidien, de ses trésors et de ses lourdeurs, pour écrire tout ce qui n’est pas secret pourtant mais qui se déploie sous le voile.

Il me fallait un nouveau nom, je ne suis pas prête encore à porter le mien en ces lieux, même si beaucoup de ceux qui me liront le connaissent, m’ont déjà serrée dans leurs bras, envoyé du thé, alors pourquoi pas un nom de renaissance, un nom d’oiseau ?

Bienvenue. Le printemps arrive.

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