Est-ce qu’elle est belle la mer au fond ?

Dans six jours c’est la rentrée, j’ai acheté quelques fringues, pour donner le change, et pris la décision d’accepter tous les projets, toutes les propositions, d’occuper chaque seconde de mon temps là-bas à gérer l’urgence, pour ne pas penser à ce qui aurait pu être, à ce qui encore dans un coin de ma tête aurait dû être, pour ne pas me relâcher, pour tenir. De quoi remplir ce temps balisé pour ma grossesse ?

 

Plusieurs fois par jour quelque chose s’effondre au-dedans de moi, et les larmes montent. Ce matin, en jetant le papier des analyses qui confirmait que j’étais enceinte. Trois mois déjà, trois mois seulement, et j’avais encore deux semaines avant que cela cesse, quatre semaines avant de l’apprendre. Et je m’étonne, et je m’en veux un peu, d’en souffrir autant, de ce qui ne sera pas, je m’étonne et je m’en veux un peu de le vivre aussi mal, que le chagrin soit aussi long, alors que je suis mère déjà, alors que je sais que je suis fertile, que c’est courant, que j’ai le temps. Je m’étonne et je m’en veux un peu.

 

Cet été, je n’ai presque pas écrit, je n’ai presque pas lu, je n’ai presque pas nagé, je n’ai presque pas ri. Cet été, j’en ressors aussi épuisée que j’y suis entrée, appréhendant avec impatience la rentrée, que les heures se remplissent, que je puisse accuser le travail de me fatiguer, que je prenne un rythme qui m’éloigne de ce printemps, de cet été.

 

J’ai le cœur lourd et je suis vide. Je ne sais même pas quoi me souhaiter. Mais un jour, cela aussi sera passé.

 

Elle fleurit parce qu’elle fleurit

Il y a eu la fête et je me suis vue encore parler aux uns dans la cuisine, aux autres dans la salle de bains, en raccompagner jusqu’à leur voiture en tenant un parapluie au-dessus d’un bébé endormi, je me suis vue de côté, en léger décalage toujours, même si c’était ma fête, celle que j’avais voulue moi pour fêter mon anniversaire, impossible d’être au centre, impossible de tenir ma place, d’y être complètement, sans m’effacer un peu, plus à l’aise aux alentours, dans les interstices, les recoins ; je me suis revue le jour de notre mariage courir vers la maison des baby-sitters dans ma robe rouge, pour distribuer des livres de la médiathèque ; et l’amie qui me disait, il va falloir que vous acceptiez ce jour-là d’être le centre de l’attention, et je lui répondais non non, on veut quelque chose de différent.

Le risque quand on sourit pour ne pas déranger même quand on a mal, c’est de ne plus savoir au juste ce que l’on ressent, de mettre en doute le profond puisque le superficiel le dément, de préférer ce que les autres ont retenu à ce qu’on a compris soi ; d’emblée on n’a pas su se préférer, alors comment cela pourrait-il se rattraper ? Tant pis pour cette vie, on placera mieux ses billes lors de la prochaine. Non ?

J’y pense tous les jours, qui le sait ? Je vais mieux, beaucoup mieux, la colère ne me bouffe plus toute crue tout le temps, mais voilà, une fois par jour au moins cette sensation, ce glissement de Ö hors de moi – et bien sûr les larmes viennent, oh je m’en fous de comment d’autres le vivent, tant mieux si c’est moins dur, si ça ne l’est pas du tout, moi j’y pense encore. Il a quel âge maman le bébé secret dans ton ventre ? Il n’est plus là ma chérie, tu sais c’était une graine de bébé, pas encore un bébé, et parfois les graines poussent et parfois pas. Ah mais pourquoi ? On ne sait pas pourquoi, c’est comme ça. Ah mais pourquoi c’est comme ça ? Si je savais ma môme, si je savais, mais la non-vie aussi est sans pourquoi.

Quelles traces en aura-t-elle, la môme, de ces quelques mois de grossesse de sa mère, de ce qui aurait pu être et dont elle me parle encore souvent, toujours à moi, à moi seulement ? Est-ce qu’elle l’oubliera avec le reste de la première enfance, comme quelque chose qui est passé, qui a fait un peu mal sur le coup mais dont on s’est complètement remis ? J’espère que oui. Moi non : si je mets au monde un autre enfant il sera notre second mais ma deuxième grossesse, elle, a déjà eu lieu. On ne sait pas pourquoi, c’est comme ça, et je ne sais plus dormir, mon cerveau travaille comme le bois travaille, avec des grincements ; et je pleurniche de fatigue ; je m’observe sombrer dans le sommeil, le repos délicieux, nécessaire et déjà presque consumé et cette observation m’en extrait soudain, comme un saisissement, et j’en pleurerais, j’en pleure. Les sleeping pills, dit-il, et il a sans doute raison, je me laisse encore quelques jours, quelques nuits, parce que peut-être que mon insomnie fait partie, comme les autres fois, du deuil, peut-être que pour en sortir plus vite il faut le prendre d’un coup, sans protections sans béquilles, ce deuil qui remâche tous les précédents, cette absence qui est une mort comme leur mort est devenue leur absence, chacun la sienne, et toutes les désillusions aussi. Ce jeu terrible des enfants amoureux, arracher les pétales de la marguerite, il me semble que la vie joue ainsi de moi, elle m’aime un peu, beaucoup, passionnément.

Et pourtant, je vais mieux, dur à croire quand je découvre ce qui s’écrit sous mes doigts, mais il s’agit ici moins de croire que de savoir, que de sentir : je vais mieux, je passe à autre chose, mais quelle est la suite et comment continue le chemin – pas où il mène, seulement la direction des prochains pas, je l’ignore.

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Entoure sa taille brisée de ta main

Elle est exactement comme je m’en serais souvenue si je l’avais déjà vue, et je la reconnais qui court de dos, loin devant, dans sa robe claire, avant même de retrouver son sourire plein et son nez minuscule comme sur les photos. Et la maison aussi est là, précisément comme je me la serais peinte si je l’avais imaginée. Un jour peut-être saurais-je d’où me vient ce saisissement amoureux devant le délabré. Je trouve plus beau ce qui l’a été que ce qui l’est encore, quelque chose comme ça ; je préfère l’écorchure à la perfection.

 

Quel drôle d’été que ces mois de 2014, juin en deuil, juillet en manque de solitude et en clôture d’enfance.  Août commence avec une fête et les yeux de L., née il y a un an à sept fois cent grammes, pouvez-vous imaginer ?, et la pluie sur la table dressée dans le jardin qui exalte l’odeur de la menthe, les rires et l’effarement, rien de tout ça n’est grave mais tout est précieux, et demain j’aurai trente-trois ans, et j’ai presque écrit un roman l’an dernier, et dix nouvelles, moi qui n’avait jamais écrit de fiction, qui était née avec le sentiment qu’il était déjà trop tard pour vivre.

 

Un jour je renoncerai aux réponses et alors la colère tombera tout à fait, comme un grand vent.

 

D’où nous viennent les mots qui vivent en nous ?