Elle fleurit parce qu’elle fleurit

Il y a eu la fête et je me suis vue encore parler aux uns dans la cuisine, aux autres dans la salle de bains, en raccompagner jusqu’à leur voiture en tenant un parapluie au-dessus d’un bébé endormi, je me suis vue de côté, en léger décalage toujours, même si c’était ma fête, celle que j’avais voulue moi pour fêter mon anniversaire, impossible d’être au centre, impossible de tenir ma place, d’y être complètement, sans m’effacer un peu, plus à l’aise aux alentours, dans les interstices, les recoins ; je me suis revue le jour de notre mariage courir vers la maison des baby-sitters dans ma robe rouge, pour distribuer des livres de la médiathèque ; et l’amie qui me disait, il va falloir que vous acceptiez ce jour-là d’être le centre de l’attention, et je lui répondais non non, on veut quelque chose de différent.

Le risque quand on sourit pour ne pas déranger même quand on a mal, c’est de ne plus savoir au juste ce que l’on ressent, de mettre en doute le profond puisque le superficiel le dément, de préférer ce que les autres ont retenu à ce qu’on a compris soi ; d’emblée on n’a pas su se préférer, alors comment cela pourrait-il se rattraper ? Tant pis pour cette vie, on placera mieux ses billes lors de la prochaine. Non ?

J’y pense tous les jours, qui le sait ? Je vais mieux, beaucoup mieux, la colère ne me bouffe plus toute crue tout le temps, mais voilà, une fois par jour au moins cette sensation, ce glissement de Ö hors de moi – et bien sûr les larmes viennent, oh je m’en fous de comment d’autres le vivent, tant mieux si c’est moins dur, si ça ne l’est pas du tout, moi j’y pense encore. Il a quel âge maman le bébé secret dans ton ventre ? Il n’est plus là ma chérie, tu sais c’était une graine de bébé, pas encore un bébé, et parfois les graines poussent et parfois pas. Ah mais pourquoi ? On ne sait pas pourquoi, c’est comme ça. Ah mais pourquoi c’est comme ça ? Si je savais ma môme, si je savais, mais la non-vie aussi est sans pourquoi.

Quelles traces en aura-t-elle, la môme, de ces quelques mois de grossesse de sa mère, de ce qui aurait pu être et dont elle me parle encore souvent, toujours à moi, à moi seulement ? Est-ce qu’elle l’oubliera avec le reste de la première enfance, comme quelque chose qui est passé, qui a fait un peu mal sur le coup mais dont on s’est complètement remis ? J’espère que oui. Moi non : si je mets au monde un autre enfant il sera notre second mais ma deuxième grossesse, elle, a déjà eu lieu. On ne sait pas pourquoi, c’est comme ça, et je ne sais plus dormir, mon cerveau travaille comme le bois travaille, avec des grincements ; et je pleurniche de fatigue ; je m’observe sombrer dans le sommeil, le repos délicieux, nécessaire et déjà presque consumé et cette observation m’en extrait soudain, comme un saisissement, et j’en pleurerais, j’en pleure. Les sleeping pills, dit-il, et il a sans doute raison, je me laisse encore quelques jours, quelques nuits, parce que peut-être que mon insomnie fait partie, comme les autres fois, du deuil, peut-être que pour en sortir plus vite il faut le prendre d’un coup, sans protections sans béquilles, ce deuil qui remâche tous les précédents, cette absence qui est une mort comme leur mort est devenue leur absence, chacun la sienne, et toutes les désillusions aussi. Ce jeu terrible des enfants amoureux, arracher les pétales de la marguerite, il me semble que la vie joue ainsi de moi, elle m’aime un peu, beaucoup, passionnément.

Et pourtant, je vais mieux, dur à croire quand je découvre ce qui s’écrit sous mes doigts, mais il s’agit ici moins de croire que de savoir, que de sentir : je vais mieux, je passe à autre chose, mais quelle est la suite et comment continue le chemin – pas où il mène, seulement la direction des prochains pas, je l’ignore.

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2 commentaires sur « Elle fleurit parce qu’elle fleurit »

  1. Oh ma douce… Comme il est… logique ? d’y penser. Naturel, évident, humain… Quel est le mot ? Une graine est toujours une promesse, même si on sait qu’elle ne pousse pas toujours… Je te sers fort contre mon coeur.

  2. Mon amie a un jour écrit ces mots, je te les offre parce que parfois on a besoin de lire ce qu’on vit, et que je manque des mots qui apaisent quand je suis trop touchée et que je n’ai pas encore avancé. J’espère qu’ils ne te feront pas de mal, à défaut de t’apporter quelque chose. Les voici :
    *
    Dès qu’on nait on est assez vieux pour mourir avait dit ma prof de philo. Et cette phrase avait raisonnée en moi, j’en sens encore les échos. Dès qu’on vit on est assez vieux pour mourrir, Madame. Parce que la mort touche même l’enfant à naître et la date de mort peut précéder celle de la naissance.

    Perdre un être que l’on aime est douloureux. Quand la mort touche un enfant dans notre société c’est presque insurmontable.
    Il n’y a pas de mot pour décrire la perte d’un enfant chante Linda Lemay. Quand on pert un parent on est orphelin, quand on perd une compagne ou un compagnon on est veuf, quand on perd un enfant on est rien. Un néant englouti inommable et inommé.

    Il y a ces petits riens qui sautent en marche, ça a un nom, ça s’appelle une fausse couche. Parce qu’il y aurait des vrais couches? Quelle douleur a le droit de se dire si même le mot déclare « faux », la « chose »? A t on seulement le droit d’avoir mal? Et ces enfants qui ne savent pas s’il sont les deuxièmes ou les premiers, parce qu’un autre est né avant eux. L’enfant de la fausse couche est un fantôme. De fait, c’est souvent la seule place qui lui revient. Il n’est plus là. Il n’a pas eu de nom, pas eu de rite pour le faire entrer ni sortir de l’humanité. Le non être de son ombre s’étend sur les suivants. Des phrases convenues qui font saigner plus surement qu’un coup de couteau « t’es jeune, t’en aura d’autre » Déni mortifère ce celui qui est passé et qu’on a à peine le droit de pleurer.
    *

    Voilà..
    Cet enfant a vécu, n’est pas né, a une place : une place de fœtus.
    Ta douleur a une place.

    Pardon si.. je suis allée trop loin, sur un terrain où je n’avais pas à m’aventurer. Les mots aussi ont une place, mais je ne sais pas toujours qu’elle est la mienne pour ne pas blesser..
    Je t’embrasse et t’envoie de douces pensées.
    Ambre

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