Nous sommes bancals, mal fichus ; nous sommes à nu, à vif, susceptibles ; nous dramatisons et pour toujours sommes douteux, suspects. Nos gestes sont mal finis, mal commencés, nous n’habitons pas ces corps trop grands pour nous. Nous avons fui nos pères et nos mères, et de tous nos crimes c’est le moins pardonnable, couper d’avec la mère, et cela prouve enfin ce qu’on murmurait depuis des lustres, nous ne sommes pas normaux, il a des problèmes quand même, elle a toujours été bizarre.

La question n’est pas ce qui nous a poussé à faire cela, pas celle de la dose de souffrance qu’il a fallu supporter pour en arriver là, car nous dramatisons. Forcément, quoi qu’il se soit passé, quoi qu’il se passe encore, nous dramatisons car il n’y a rien qui permette de couper d’avec un parent. Nous avons tort, tort de ne pas avoir pardonné (peu importe quoi, et cela on nous le dit, je ne sais pas ce qui s’est passé mais peu importe, une mère ne mérite pas ça et le pardon ça existe), tort d’avoir imaginé que nous pouvions nous échapper. Nous ne nous appartenons pas, notre douleur, notre chagrin, notre difficulté à vivre, nos tentatives de suicide et nos tentatives de vie seront toutes consignées comme des coups de poignard dans le corps de la mère. Oui, même l’atteinte à notre propre chair ne nous concerne pas, même cela, nous le faisons pour emmerder quelqu’un ou prouver quelque chose, et ça ne marche pas, la mère, le père, ont bien du mérite, comment fait-on pour vivre avec un enfant qui.

Ils nous ont façonné bancroches et c’est notre faute. Nous n’avions pas à être si faibles. Car c’est cela aussi qui s’exprime, non seulement le sentiment impérieux, sûr de son bon droit, incontestable, du devoir des enfants envers qui leur a contracté la vie, c’est la haine de la faiblesse, la peur et le dégoût de la faiblesse. Nous avons fui pour sauver notre peau et il n’aurait fallu ni fuir ni avoir une peau fragile. Et parce que nous sommes fragiles justement on ne peut pas nous croire quand nous disons que nous avons mal, que quelque chose s’effondre en nous et qu’il nous faut nous protéger. Notre souffrance n’est pas représentative, il n’y a nulle cruauté à nous l’infliger puisqu’il est impossible de ne pas nous blesser.

Ils nous aiment pourtant et c’est pour cela qu’ils. Qu’ils nous parlent franchement qu’ils nous disent que nous faisons fausse route qu’ils nous remettent sur le droit chemin qu’ils nous disent quoi faire et ce qu’il est légitime de ressentir.

Nous les aimons pourtant et un jour nous partons quand même, toujours boiteux, jamais sûrs de bien faire, souffrant de faire souffrir et de ne pas savoir être autre, faire mieux, s’être rendu aimable. Ce qui s’abîme de nous en partant est devenu plus acceptable que ce qui s’abîmerait si nous restions encore.

Nous ne serons jamais consolés. Nous ne serons jamais réparés.

Nous resterons en vie.

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