Les petits matins

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Nouveau travail pour lui, nouvelle organisation pour tous : trois fois par semaine, son réveil sonne à 5h30 et il part. Je me réveille aussi, reste au lit ou essaie de travailler, pour le moment sans succès. Vers 7h l’enfant émerge à son tour, et soit elle m’appelle, soit j’entends ses pas sur le plancher au-dessus de ma tête. Elle descend, je l’enveloppe dans un plaid, elle n’a jamais faim le matin et je ruse en plaçant sur la table trois noisettes, une orange, comme par inadvertance. souvent, quand elle me voit manger, elle demande si elle peut elle aussi en avoir. J’aime ces matins en tête-à-tête avec elle, ce temps lent d’avant l’école, au dessus du tchaï qui fume, la sortie à quatre bottes pour aller ouvrir aux poules, les grains de blé durs jetés sur les herbes couvertes de givre. Tout se passe bien, je crois ; le mieux possible. Tout ce temps seule avec elle est à la fois cause de fatigue et luxe inouï. Je m’étonne chaque jour de cette personne qu’est notre enfant – non que je m’imagine vivre avec un enfant prodige, ou parfait, mais elle est tellement cette personne-là qu’elle est, vous savez ? Il est si précieux de s’en rendre compte.

Mais la fatigue néanmoins. Le travail, où un temps de mobilisation dure se prépare, la grossesse sans doute, l’enfant qui a besoin de moi d’autant plus que son père est absent de la maison pour la première fois de sa vie à elle, les tâches ménagères que j’accomplis par peur de me laisser déborder, les nuits hachées, les études reprises et que je ne sais pas comment aborder, ni sur quels temps. Ce matin, après le réveil à 5h30, après le petit déjeuner, l’habillage, l’ouverture du poulailler, après avoir gratté le pare-brise, après avoir emmené l’enfant à l’école, après avoir remarqué la lumière qui trouait les brumes de ma vallée, après avoir saisi au vol la chronique du jour de François Morel, après avoir bricolé une pâtée à l’ail pour les poules, je me suis assise devant mon ordinateur pour travailler mon master et immédiatement les larmes me sont montées aux yeux. Je ne suis pas en état de travailler, là tout de suite, d’accord, mais le retard qui s’accumule ne me fait aucun bien. Il va falloir trouver comment avancer, quand même, et autrement.