Le tabou du deuxième enfant

J’ai deux enfants, je crois que c’est la plus grande joie de ma vie.

Et j’ai de la chance, au bout de deux mois je ressens de nouveau cette joie.

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Rien à voir ?

Parce qu’entre le bouleversement de l’accouchement et l’amour débordant de ce début de vie à quatre, et ces jours plus paisibles, il y a eu un abîme.

Un trou de culpabilité, de honte, de violence.

Z a bien réagi à la naissance de sa petite sœur : elle a été disposée à l’aimer tout de suite, est très délicate avec elle, ne semble pas frustrée qu’elle soit trop petite pour jouer pour le moment. Elle traverse quelques régressions logiques et auxquelles on était préparé. Encore une fois, on se trouve chanceux : par rapport à certains copains (ni meilleurs ni pires éducateurs que nous), tout ça nous paraît gérable.

Et moi, je n’avais qu’une envie : ne pas la voir. J’ai eu des pensées qui m’horrifiaient, que je ne peux pas dire à voix haute et que je n’écrirai pas en public (non, je ne lui ai jamais souhaité du mal, mais ça a été la seule limite). Des pensées-réflexes, au son de sa voix, sur lesquelles je n’avais aucune prise. Comme quand quelqu’un vous insupporte, sans que vous sachiez pourquoi, de façon épidermique : cette personne-là se montre et tout en vous se crispe. J’étais horrifiée : je m’horrifiais. J’ai pensé être un monstre : pire (!), j’ai pensé être ma mère. Je me suis dit que contrairement à ce que je croyais, je n’aimais que les bébés et pas les enfants (et donc que j’étais un monstre, etc).

J’ai mis quelques semaines à en parler (et c’est plutôt court, j’ai eu de la chance) et là …

C’est extrêmement courant.

Pas systématique (tant mieux, on s’en passe), mais vraiment répandu (selon mon échantillon pas du tout scientifique, plus de la moitié des mères de plusieurs enfants passent par là. Ma sage-femme à qui j’en ai parlé ensuite me l’a confirmé).

Je n’en avais JAMAIS entendu parler (depuis j’ai découvert quelques articles de blog). J’ai lu des tartines et des tartines sur le bouleversement que la naissance d’un deuxième enfant allait représenter pour l’aîné-e, sur comment prendre soin de lui, la naissance de cette fratrie si fragile et sur l’ambivalence des émotions de l’ex enfant-unique.

Et RIEN sur ce qui pouvait m’arriver à moi. Un phénomène connu lié à la psychologie, au post-partum, aux phéromones, aux hormones …

Rien sur la FOUTUE mère sur qui reposent quand même deux-trois trucs, non ? RIEN.

Je ne peux m’empêcher d’y voir le mépris profond qu’on a pour le vécu des femmes – et en plus, des mères ? Ça a une âme, ces machins-là ?

Au contraire, j’avais plutôt entendu l’inverse : avec un deuxième, on est déjà parent, tout est plus fluide. Dans notre cas, c’est vrai qu’avec notre bébé, tout se passe très paisiblement. Mais avec l’aînée, et avec moi-même … quel désastre.

J’ai de la chance de m’en être ouverte si rapidement et d’avoir eu ce retour honnête et bienveillant. Aussitôt que j’ai su que c’était une phase partagée, normale, quelque chose s’est dénoué et j’ai retrouvé ma fille – ma relation avec elle.

C’est comme la phase de désespérance pendant l’accouchement, où tout d’un coup on ne se sent plus capable de le mener au bout, où l’on est persuadé qu’on ne va pas y arriver, ou même qu’on va mourir. Un moment bref, qui signale en fait que la naissance est imminente, et qu’on vit complètement différemment si on en est informé ou si on est seulement dans la détresse, sans savoir qu’elle est passagère et normale.

Vous imaginez ce que ça aurait été, de passer plusieurs mois, plusieurs années peut-être, à me sentir monstrueuse, à feindre un amour que je ne ressentais plus (tout en supposant, à juste titre, qu’il était là, en-dessous) pour ma fille ? Vous imaginez les dégâts ?

Ça aurait fini par passer, certes. Mais dans la douleur …

Merci les réseaux sociaux, merci le partage. Il en faut plus. Bien plus. Mais aussi de l’intérêt de la part des professionnels, des soignants, pour ces questions-là. Pour les mères.

Nous sommes importantes.

Et ma modeste contribution du jour est de parler de ce tabou.

Oui, on peut aimer ses enfants et être soudain submergée par des sentiments violents à leur égard, apparemment sans raison. On peut en parler, avec des femmes bienveillantes qui sont peut-être passées par là. On peut en parler aussi avec des femmes qui passeront peut-être par là un jour et que votre témoignage sauvera peut-être.

 

 

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13 commentaires sur « Le tabou du deuxième enfant »

  1. J’ai connu moi aussi cette situation mais avec le fils de mon mari que j’ai connu à deux ans gentil, intelligent, câlin.
    Dès la naissance de ma fille c’était fini je ne le supportais plus.
    Impossible de me raisonner.
    Je me suis longtemps senti comme l’affreuse belle-mère de Cendrillon.
    Comme on ne le voyait qu’un week-end sur deux recréer le lien fut quasiment impossible.
    Il n’y a que quand adolescent il est venu de lui-même à la maison et plus par obligation que la situation s’est améliorée.
    Je lui ai fait mon mea culpa vers ses 20 ans. Il ne s’est rendu compte de rien apparemment et heureusement. ( la situation entre son père et sa mère était beaucoup plus traumatisante)
    Pourtant j’ai été tellement indifférente à son égard.
    Et fille de divorcés élevée par un beau-père je m’en veux encore.

    1. Je ne suis pas belle-mère, mais je peux imaginer comment, en plus, ça peut compliquer le foutoir ! Je ne suis pas souvent pour le « fake it till you make it », en l’occurrence je trouve que c’est l’option raisonnable … Si on en parle aux tous-petits, il faut vraiment choisir ces mots avec une très grande précaution. J’ai dit à ma fille (sur les conseils de Catnatt) que j’étais un peu à côté de mes pompes en ce moment, que les choses allaient rentrer dans l’ordre … bref j’ai été bien vague !

  2. Merci pour ce partage, ma toute douce. Ces tabous et ces non-dits autour de la grossesse et de la maternité, il y en a tant… Il y a des centaines de bouquins et de sites qui tournent autour des mêmes infos et si peut de partages de certaines autres. Quand on en parle, on ressoit des échos. « Moi, j’ai vécu ceci, de cette manière ». Mais il faut oser parler, dépasser ses hontes, ses peurs, ses douleurs.
    Il y aurait un chouette boulot à faire, un livre « Ce que j’aurais voulu qu’on me dise », qui se base sur les vécu de chaque femme. Voir « Ce qu’heureusement on m’avait dit », comme je l’ai vécu avec l’impossibilité de recevoir la péridurale et avec l’allaitement-c’est-pas-automatique.  
    Merci à toi de dépasser le tabou.

    1. Oh ça oui, il y en a des masses, de ce genre de tabous ou de non-dits ! Et j’enrage parce que je ne suis pas sûre qu’ils viennent surement de la pudeur mais aussi d’un gros je-m’en-foutisme parce que bon, ça concerne la moitié de l’humanité qui est là pour en baver (et qui de toute façon se plaint pour rien). On va prendre tout ça en main !
      Merci beaucoup de ton retour ❤

  3. Au hasard de Twitter j’arrive là et mon dieu que le hasard fait bien les choses. Cette culpabilité d’avoir eu envie que ma fille aînée « disparaisse » (attention pas dans le sens mourir, mais parte qq semaines chez mes parents par exemple) je la ressent encore plus de 2 ans plus tard. C’est comme un poignard qui se plante dans mon cœur quand je me souviens que j’ai pu penser ca. En rationalisant je me dis que c’est normal, qu’on a besoin d’un cocon pour créer le lien avec l’enfant nouveau mais que c’est violent et culpabilisant.
    Merci pour ce texte.
    Marion

    1. Je suis contente si ce texte te fait un peu de bien, Marion, il est là pour ça très précisément. J’ai été dans tes pompes et je mesure combien c’est dur ! Et je suis persuadée que ça le serait drastiquement moins si on était mieux informée. La culpabilité en moins, ça demeure une phase bien désagréable mais on n’est pas obligées d’en souffrir.

  4. Je l’ai vécu, mais pas à la naissance. Peut-être que ça aurait du, mais un évènement majeur à précipiter les choses. Prince est tombé malade le jour même, ses yeux étaient gonflés et purulents et les médecins étaient en pleine psychose de la grippe : j’ai laissé Hibou à sa tante, j’ai accompagné Prince aux urgences et… je me suis fait pourrir la vie (j’étais maman d’un nouveau né, j’étais inconsciente, et j’en passe). J’ai fait dragon, ça a chauffé aux urgences. Tout ça pour dire que peut-être, je l’aurais ressenti à la naissance sinon.. et là, ça s’est joué quelques mois plus tard (peut-être aussi parce que je me suis retrouvée isolée à ce moment là). Une immense patiente pour le plus jeune, l’agressivité immédiate pour l’ainé. Ça m’a demandé un travail dingue pour l’aimer, ne plus crier, ne pas l’envoyer bouler, déculpabiliser, m’accepter, l’accepter lui (alors oui, savoir tout ça y’a 3/4 ans, ça m’aurait bien servi 🙂 ).

    Une autre de tes phrases m’a fait réagir.. j’ai pensé mourir, lors de l’accouchement de Hibou. Je l’ai désiré, je voulais le hurler, j’ai cru que la douleur allait me tuer. J’ai accouché en dix minutes (ça c’est joué à rien que ça se fasse dans l’ambulance), j’ai eu le temps ni de la péridurale ni de placer des respirations. Alors mourir, oui, j’y ai cru ET j’ai voulu que ça arrive.
    Ta phrase me fait dire que visiblement, je ne suis pas la seule.

  5. j’ai lu quelque part que ce sentiment (qui ne touche pas toutes les femmes) de rejet de l’ainé (ou des ainés) pendant la grossesse ou après la naissance est quasi « animal » et est lié à l’ocytocine, cette hormone de l’attachement qui fait que la future mère ou la mère protège instinctivement son nouveau-né et que le ou les ainé() l’insupporte ! A mes patientes je décris ce sentiment animal en parlant de l’ourse, prête à mettre bas, qui vire son petit de 2 ans de la tanière car elle sent qu’elle va mettre bas… Et s’il a le malheur de revenir, elle va lui montrer les crocs…
    Combien j’ai vu de mes patientes pleurer quand j’ai expliqué ça !
    (Après, pourquoi ça ne touche pas toutes les mamans ? les taux d’hormone ne sont sans doute pas les mêmes chez toutes les femmes ! ou on n’y réagit pas toutes pareillement ? )

  6. J’ai connu sa aussi avec mon aîné… Mes deux garcon on 20 mois d’écart et quand le dernier et arrivé je supportait plus mon grand, j’avais l’impression d’être un montre qui avait envie qu’il parle loin de moi pour être tranquille, j’avais envie de le taper quand il me mettait sur les nerfs alors qu’il demander juste de l’attention de sa maman qui était fatigué de s’occuper toute la journée d’un nouveau né au sein … Mais au bout de quelques moi cette tension c’est apaiser et tout est rentrer dans l’autre mais beaucoup de fois je me suis mise des claques à moi plutôt à lui pauvre choux il y pouvait rien des hormones de sa mère une expérience très dure à vivre …

  7. Partager partager partager, il n’y a que comme ça que l’on peut propager les infos. Pour ma part je n’ai pas vécu cela à la naissance de ma puce mais j’avais déjà eu du mal à découvrir l’instinct maternel pour mon premier et puis à accepter son intensité alors le pauvre si j’avais eu des sentiments négatifs à l’arrivée de sa sœur! Bon finalement c’est sa sœur qui a encore du mal à l’accepter 😉 C’est son grand frère, il la taquine et ils n’ont pas le même tempérament… mais ce n’est pas la guerre ouverte donc ça va.

  8. J’ai eu la chance de ne pas passer par là mais je salue ton courage. Tu a raison, c’est en partageant, en osant dire les choses simplement qu’on aide les suivantes.

  9. Bonjour et merci pour ce billet, je suis enceinte de mon 2ème enfant et le seul bouleversement que j’imaginais, c’est celui que mon aîné allait vivre mais je n’avais jamais entendu parler de ce « rejet » qu’une mère pouvait avoir envers le grand à l’arrivée du petit… Il y a encore pas mal de tabous autour de la maternité, merci encore d’avoir écrit sur celui-là !

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