Bon vent 2014

Cette année s’achève et malgré mes efforts je n’arrive à à rien en garder de joyeux. J’ai essayé pourtant, trouvé du temps pour écrire, couru des kilomètres, envoyé des cadeaux. Mais rien, pas même les moments passés avec ma fille, dans la conscience de ce que tout cela a de précieux et d’irrattrapable, ne m’a laissé de traces auxquelles me raccrocher. Le seul sillon de cette année reste l’espoir d’une grossesse, son début et son arrêt. Ce n’est pas si grave, ce n’est pas si dur et je n’ai pas de cela une plaie restée ouverte. Mais c’est la blessure au-delà des blessures, le coup de trop, celui que je n’arrive pas à surmonter, bien que j’ai encaissé pire avant et justement parce que j’ai encaissé pire, sans doute.
Il y aura un mieux, il n’est pas encore arrivé. Cet espoir je dois le détricoter de la présence mes amis, d’une autre grossesse, du travail, des exercices de gratitude, d’un accomplissement quel qu’il soit. Je n’ai rien contre l’onanisme appelé développement personnel, j’en use à l’occasion comme de l’autre, mais quoi ? On peut s’enterrer sous les tentatives de ne pas déranger les autres avec sa souffrance, parce qu’on n’a pas, au fond, objectivement, de raisons de se plaindre, c’est peut-être même ce qui se produit le plus souvent.
Bon vent 2014, tu as été doux avec quelques-uns de mes amis et de cela seulement je te remercie. Que 2015 soit meilleur.

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Elle fleurit parce qu’elle fleurit

Il y a eu la fête et je me suis vue encore parler aux uns dans la cuisine, aux autres dans la salle de bains, en raccompagner jusqu’à leur voiture en tenant un parapluie au-dessus d’un bébé endormi, je me suis vue de côté, en léger décalage toujours, même si c’était ma fête, celle que j’avais voulue moi pour fêter mon anniversaire, impossible d’être au centre, impossible de tenir ma place, d’y être complètement, sans m’effacer un peu, plus à l’aise aux alentours, dans les interstices, les recoins ; je me suis revue le jour de notre mariage courir vers la maison des baby-sitters dans ma robe rouge, pour distribuer des livres de la médiathèque ; et l’amie qui me disait, il va falloir que vous acceptiez ce jour-là d’être le centre de l’attention, et je lui répondais non non, on veut quelque chose de différent.

Le risque quand on sourit pour ne pas déranger même quand on a mal, c’est de ne plus savoir au juste ce que l’on ressent, de mettre en doute le profond puisque le superficiel le dément, de préférer ce que les autres ont retenu à ce qu’on a compris soi ; d’emblée on n’a pas su se préférer, alors comment cela pourrait-il se rattraper ? Tant pis pour cette vie, on placera mieux ses billes lors de la prochaine. Non ?

J’y pense tous les jours, qui le sait ? Je vais mieux, beaucoup mieux, la colère ne me bouffe plus toute crue tout le temps, mais voilà, une fois par jour au moins cette sensation, ce glissement de Ö hors de moi – et bien sûr les larmes viennent, oh je m’en fous de comment d’autres le vivent, tant mieux si c’est moins dur, si ça ne l’est pas du tout, moi j’y pense encore. Il a quel âge maman le bébé secret dans ton ventre ? Il n’est plus là ma chérie, tu sais c’était une graine de bébé, pas encore un bébé, et parfois les graines poussent et parfois pas. Ah mais pourquoi ? On ne sait pas pourquoi, c’est comme ça. Ah mais pourquoi c’est comme ça ? Si je savais ma môme, si je savais, mais la non-vie aussi est sans pourquoi.

Quelles traces en aura-t-elle, la môme, de ces quelques mois de grossesse de sa mère, de ce qui aurait pu être et dont elle me parle encore souvent, toujours à moi, à moi seulement ? Est-ce qu’elle l’oubliera avec le reste de la première enfance, comme quelque chose qui est passé, qui a fait un peu mal sur le coup mais dont on s’est complètement remis ? J’espère que oui. Moi non : si je mets au monde un autre enfant il sera notre second mais ma deuxième grossesse, elle, a déjà eu lieu. On ne sait pas pourquoi, c’est comme ça, et je ne sais plus dormir, mon cerveau travaille comme le bois travaille, avec des grincements ; et je pleurniche de fatigue ; je m’observe sombrer dans le sommeil, le repos délicieux, nécessaire et déjà presque consumé et cette observation m’en extrait soudain, comme un saisissement, et j’en pleurerais, j’en pleure. Les sleeping pills, dit-il, et il a sans doute raison, je me laisse encore quelques jours, quelques nuits, parce que peut-être que mon insomnie fait partie, comme les autres fois, du deuil, peut-être que pour en sortir plus vite il faut le prendre d’un coup, sans protections sans béquilles, ce deuil qui remâche tous les précédents, cette absence qui est une mort comme leur mort est devenue leur absence, chacun la sienne, et toutes les désillusions aussi. Ce jeu terrible des enfants amoureux, arracher les pétales de la marguerite, il me semble que la vie joue ainsi de moi, elle m’aime un peu, beaucoup, passionnément.

Et pourtant, je vais mieux, dur à croire quand je découvre ce qui s’écrit sous mes doigts, mais il s’agit ici moins de croire que de savoir, que de sentir : je vais mieux, je passe à autre chose, mais quelle est la suite et comment continue le chemin – pas où il mène, seulement la direction des prochains pas, je l’ignore.

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Alex

Tu es mort avant-hier et ce matin, on a brûlé ton corps. Tu aurais voulu qu’il retourne à la terre, sans le réduire en cendres, mais ceux qui restent ont fait ce qu’ils ont pu. Je n’en étais pas, je ne suis pas allée là-bas. Je connais si peu ceux qui restent, c’était compliqué, avec la petite, je suis épuisée et ces heures de route brouillée de larmes … et puis peut-être, je veux encore rester ainsi, entre l’ahurissement et l’oubli, je veux encore ne pas croire que tu es mort.

Putain de camion, Alex. Mort absurde mais vie pleine de sens. J’essaie d’y croire, même s’il me semble que l’absurdité de celle-ci anéantit le sens de celle-là.

Sais-tu seulement combien de nous tu as inspirés ? Plaquer tout le confort que tu avais pour poursuivre ton rêve, un rêve humble et terrien, à ton image, que tu as réalisé. Maraîcher.

Je voudrais me souvenir de tout, j’essaie. La première rencontre est floue, nous étions nombreux, et toi qui sûrement prenais la parole, ton sérieux et tes rires, ton absolue conviction, ton intransigeance parfois, ta fatigue de te sentir seul à mesurer l’ampleur du désastre, à vouloir la réduire. Et nos petits déjeuners dans le train de 6h, nos thermos, nos fromages blancs et nos mueslis, l’année de ton bac agricole, toi l’ingénieur. Je pense à toi à chaque fois que je prends le train, je crois. Et comme tu savais danser, comme ton visage s’éclairait, et comme tu cueillais chaque instant de bonheur.

Et ces photos de notre mariage, ta barbichette au milieu des bulles, toi et tes deux enfants, toi à la tablée au bord de la rivière, toi qui lance la quille, toi qui lit un de nos textes. Nous ne nous sommes revus que deux fois depuis, au tout début et à la fin de ma grossesse, une fois chez toi, une fois ici. Tu étais venu pour mes trente ans, avec tes enfants, vous aviez dormi dans la cabane à outils il me semble.

C’était la dernière fois que je te voyais et je ne le savais pas.

On s’était un peu perdus de vue, tranquillement, moi et ma toute petite, toi et ton métier, on savait qu’on se retrouverait, il n’y avait ni inquiétude ni urgence.  Mais tu me manquais, et ça ne va pas s’arranger. Tu n’avais pas répondu à mes vœux, collectifs, de bonne année, et de cela aussi je te remercie, je n’aurais pas voulu que tu me quittes en attendant un mot de moi.

Bientôt je penserai à tes enfants, à tes parents : aujourd’hui je ne peux penser qu’à toi, aux chemins que tu m’as montrés du doigt, aux traces que tu as laissées.

Je n’y crois pas encore, Alex, et tant mieux.