A ma mère intérieure

Longtemps je t’ai cherchée, j’ai voulu amener ma mère à te ressembler, ou j’ai fantasmé d’autres mères pour moi de par le monde. Une tante, une amie plus âgée, un amour : quelqu’un qui serait pour moi la maman que ma génitrice ne peut pas être.

Et puis je suis devenue mère. Mère imparfaite, mais aimante, soutenante, patiente, du côté de son enfant. Une mère qui dit « tu n’as le droit de taper personne, et personne n’a le droit de te frapper, personne ». Qui dit « c’est ton corps, c’est toi qui décide », « tu es importante », « je t’aime », et « si j’avais eu le choix parmi tous les enfants du monde, c’est toi que j’aurais voulu rencontrer ». Un parent qui veille à la sécurité, aux valeurs, qui écoute souvent et qui impose parfois. Une mère qui crie aussi (je suis patiente d’emblée avec les bébés et les bambins, après j’ai à prendre sur moi), qui s’énerve, qui tente des trucs qui foirent, qui refuse de lâcher alors que ça vaudrait mieux, qui s’excuse aussi quand c’est juste de le faire.

Cette personne-là, je veux l’être pour moi aussi. Celle qui me dit

Tu es capable, tu vas y arriver, tu vas peut-être beaucoup rater mais il faut beaucoup rater pour réussir, je crois en toi. Tu as vu tout ce que tu as accompli déjà ?

Tu es fatiguée, repose-toi. Viens faire un câlin, prends des forces, respire. Ça va aller mieux. Pleure si tu en as besoin. Ce que tu ressens est légitime. On va trouver des solutions.

Tu as le droit de décider pour toi. C’est ta vie. Tu peux aimer qui tu veux, ce que tu veux, te protéger comme tu veux. Ecoute ton alarme intérieure. C’est toi qui sait ce qui est bon pour toi.

Quoi qu’il arrive, je serai de ton côté. Même quand je suis contrariée ou fâchée, je t’aime.

C’est moins facile qu’il n’y paraît, pour moi du moins. De ne pas alimenter le critique intérieur (la petite voix qui fait bien plus que critiquer mais qui cherche à détruire, celle qui dit boudin ratée t’es nulle et conne et bizarre), d’être de mon côté, inconditionnellement.

Mais j’apprends.

Publicités

Nous sommes bancals, mal fichus ; nous sommes à nu, à vif, susceptibles ; nous dramatisons et pour toujours sommes douteux, suspects. Nos gestes sont mal finis, mal commencés, nous n’habitons pas ces corps trop grands pour nous. Nous avons fui nos pères et nos mères, et de tous nos crimes c’est le moins pardonnable, couper d’avec la mère, et cela prouve enfin ce qu’on murmurait depuis des lustres, nous ne sommes pas normaux, il a des problèmes quand même, elle a toujours été bizarre.

La question n’est pas ce qui nous a poussé à faire cela, pas celle de la dose de souffrance qu’il a fallu supporter pour en arriver là, car nous dramatisons. Forcément, quoi qu’il se soit passé, quoi qu’il se passe encore, nous dramatisons car il n’y a rien qui permette de couper d’avec un parent. Nous avons tort, tort de ne pas avoir pardonné (peu importe quoi, et cela on nous le dit, je ne sais pas ce qui s’est passé mais peu importe, une mère ne mérite pas ça et le pardon ça existe), tort d’avoir imaginé que nous pouvions nous échapper. Nous ne nous appartenons pas, notre douleur, notre chagrin, notre difficulté à vivre, nos tentatives de suicide et nos tentatives de vie seront toutes consignées comme des coups de poignard dans le corps de la mère. Oui, même l’atteinte à notre propre chair ne nous concerne pas, même cela, nous le faisons pour emmerder quelqu’un ou prouver quelque chose, et ça ne marche pas, la mère, le père, ont bien du mérite, comment fait-on pour vivre avec un enfant qui.

Ils nous ont façonné bancroches et c’est notre faute. Nous n’avions pas à être si faibles. Car c’est cela aussi qui s’exprime, non seulement le sentiment impérieux, sûr de son bon droit, incontestable, du devoir des enfants envers qui leur a contracté la vie, c’est la haine de la faiblesse, la peur et le dégoût de la faiblesse. Nous avons fui pour sauver notre peau et il n’aurait fallu ni fuir ni avoir une peau fragile. Et parce que nous sommes fragiles justement on ne peut pas nous croire quand nous disons que nous avons mal, que quelque chose s’effondre en nous et qu’il nous faut nous protéger. Notre souffrance n’est pas représentative, il n’y a nulle cruauté à nous l’infliger puisqu’il est impossible de ne pas nous blesser.

Ils nous aiment pourtant et c’est pour cela qu’ils. Qu’ils nous parlent franchement qu’ils nous disent que nous faisons fausse route qu’ils nous remettent sur le droit chemin qu’ils nous disent quoi faire et ce qu’il est légitime de ressentir.

Nous les aimons pourtant et un jour nous partons quand même, toujours boiteux, jamais sûrs de bien faire, souffrant de faire souffrir et de ne pas savoir être autre, faire mieux, s’être rendu aimable. Ce qui s’abîme de nous en partant est devenu plus acceptable que ce qui s’abîmerait si nous restions encore.

Nous ne serons jamais consolés. Nous ne serons jamais réparés.

Nous resterons en vie.

Embellie

J’ai pleuré, j’ai parlé, j’ai été grande et belle, j’ai été mesquine et de mauvaise humeur, je me suis plainte, j’ai été exécrable, j’ai bêché et rebêché ma colère, j’ai voulu courir mais on n’avait plus de douche, j’ai cassé des carreaux, j’ai coupé 30 centimètres de cheveux et je suis devenue rousse, j’ai crié que oh ça va là j’encaisse et je suis fragile alors merde fais gaffe, j’ai eu les yeux mouillés, j’ai été jalouse des ventres ronds des inconnues, j’ai manqué de défaillir au « mais il est parti où le bébé secret maman ? », j’ai réexpliqué en gardant mes larmes pour plus tard.

Et en même temps, la vie toujours, côté lumière, les courgettes du jardin, les tomates du marché, les livres que je lui lis et relis, le salon de thé et « est-ce que je peux mettre un sucre dedans et manger l’autre sucre, maman ? », la fiction qui revient, timide, bourgeonnante, les tiramisus et les nonalitos, les cheveux de N. et ses caresses, le hennissement faible et plein d’attente de Ponette qui espère une friandise, les rendez-vous de l’été tellement rempli qu’il me semble presque déjà consumé, l’amie à l’autre bout du monde et son sourire sur tout l’écran, les trésors des vide-greniers, les conversations au parc et l’espoir.

Je vais bien.