Sentiment de réussite, sentiment d’échec

J’ai eu 34 ans cet été et bien logiquement, mes camarades de promo (de lycée, de prépa ou de fac) sont eux aussi dans cette tranche d’âge.

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Et je compare (comparaison n’est pas raison, disait justement Shaya ce matin à propos de tout autre chose, et … oui c’est un peu mesquin cette tendance, mais c’est humain. Homo frustratens exactement). Plus précisément je compare nos parcours professionnels.

Jusqu’à peu je me contentais de me donner des coups sur la tête en me reprochant de ne pas avoir davantage cru en moi, d’avoir « gâché mes facilités scolaires » (j’ai bien conscience de l’orgueil du truc, j’en parlerai plus loin), et puis je jalousais mes copains.

Quand bien même leurs boulots ne m’attirent pas (certains sont profs, et dans ce cas leur job ne m’inspire pas plus que le mien, d’autres sont commerciaux, et sainte mère des dragons, je détesterais ça), je les jalousais. J’enviais leur parcours. Depuis leurs débuts, ils avaient progressé, peu (coucou les profs) ou prou (coucou le privé), mais dans tous les cas plus que moi (coucou le statut à la con de prof-doc, le je-m’en-foutisme carriériste de mes débuts et la malchance pure).

L’une d’elle, arrivée stagiaire dans sa boîte, est maintenant n°2. Elle dirige une équipe, ce que j’adorerais faire, je crois. En revanche la fonction de cette entreprise, je ne m’y retrouverais absolument pas (à vrai dire j’aurais même un sacré cas de conscience). Et quand elle m’a appris sa dernière promotion, j’étais contente pour elle … et sacrément envieuse.

Et quand mon ami F., lui aussi commercial, est entré au conseil d’amélioration de la fac où il a fait ses études, même sentiment d’injustice. Pas qu’il ne le mérite pas : juste que moi aussi, j’aimerais que ce soit possible.

Pour les copains du public, c’est moins flagrant, à part dans la territoriale peut-être. Mais les amis profs ont la possibilité de passer l’agrégation, ont des meilleurs salaires (les profs-docs n’ont pas le droit aux indemnités liées à certaines missions, quand bien même ils accomplissent ces missions), ce genre de chose.

Ce sentiment, sinon d’échec, du moins de non-réussite est entretenu par mon souvenir d’avoir brillé dans mes études. C’est à relativiser : j’étais dans une petite prépa, des petites facs, mais tout de même, j’étais quasi toujours major, à la limite deuxième. J’ai une maîtrise de lettres et une licence d’éco-droit bardées de mentions, obtenu une place sympathique dans un concours réputé (à l’époque) difficile. J’ai un peu de mal à lâcher cela, alors même que cela fait dix ans, minette.

Et puis plus rien. Deux années où je suis TZR, à mi-temps sur des postes placardisés, un deuil qui me met sur le carreau et une année sabbatique où je remue la terre, et puis le poste où je suis actuellement depuis 6 ans, avec un job que je fais très bien, et qui est reconnu (depuis le départ d’une collègue et d’un chef toxiques il y a quelques années). Un boulot qui se dévalorise, statutairement, au niveau de la reconnaissance, du salaire, des missions. Que je continue de bien aimer, de trouver confortable sur bien des points aussi, mais ce sentiment d’échec, de stagnation s’est installé.

Je me suis inscrite en Munster2 justement pour parer cette impression. Cela fonctionne très moyennement : je croyais adorer la recherche et je n’arrive pas à m’arrêter sur un sujet, donc je ne m’y suis pas confrontée. La qualité des cours est réelle mais le suivi individuel des élèves est inexistant. Là aussi, finalement, j’ai un sentiment d’échec, alors même que je validerai le diplôme je crois, mais sans m’être sentie briller. Je fais le minimum, parce que faire davantage n’apporterait guère – ni en termes d’acquisition de savoir, ni en termes de reconnaissance.

Je suis en manque de ce sentiment de réussite. Je crois que dans mes premières années de boulot, je le trouvais suffisamment ailleurs pour ne pas  m’en préoccuper, et puis le temps passant, ça m’a paru de plus en plus dommage. Même si je ne suis pas carriériste (et parmi mes copains qui ont des progressions que j’envie, plusieurs ont investi beaucoup plus (en temps) dans leur boulot que je ne souhaite le faire), ce « plancher collant » (l’expression québecoise pour notre plafond de verre) m’abrutit et m’attriste un peu.

A suivre … (Istanbul, la collègue fée et l’ailleurs)