Alex

Tu es mort avant-hier et ce matin, on a brûlé ton corps. Tu aurais voulu qu’il retourne à la terre, sans le réduire en cendres, mais ceux qui restent ont fait ce qu’ils ont pu. Je n’en étais pas, je ne suis pas allée là-bas. Je connais si peu ceux qui restent, c’était compliqué, avec la petite, je suis épuisée et ces heures de route brouillée de larmes … et puis peut-être, je veux encore rester ainsi, entre l’ahurissement et l’oubli, je veux encore ne pas croire que tu es mort.

Putain de camion, Alex. Mort absurde mais vie pleine de sens. J’essaie d’y croire, même s’il me semble que l’absurdité de celle-ci anéantit le sens de celle-là.

Sais-tu seulement combien de nous tu as inspirés ? Plaquer tout le confort que tu avais pour poursuivre ton rêve, un rêve humble et terrien, à ton image, que tu as réalisé. Maraîcher.

Je voudrais me souvenir de tout, j’essaie. La première rencontre est floue, nous étions nombreux, et toi qui sûrement prenais la parole, ton sérieux et tes rires, ton absolue conviction, ton intransigeance parfois, ta fatigue de te sentir seul à mesurer l’ampleur du désastre, à vouloir la réduire. Et nos petits déjeuners dans le train de 6h, nos thermos, nos fromages blancs et nos mueslis, l’année de ton bac agricole, toi l’ingénieur. Je pense à toi à chaque fois que je prends le train, je crois. Et comme tu savais danser, comme ton visage s’éclairait, et comme tu cueillais chaque instant de bonheur.

Et ces photos de notre mariage, ta barbichette au milieu des bulles, toi et tes deux enfants, toi à la tablée au bord de la rivière, toi qui lance la quille, toi qui lit un de nos textes. Nous ne nous sommes revus que deux fois depuis, au tout début et à la fin de ma grossesse, une fois chez toi, une fois ici. Tu étais venu pour mes trente ans, avec tes enfants, vous aviez dormi dans la cabane à outils il me semble.

C’était la dernière fois que je te voyais et je ne le savais pas.

On s’était un peu perdus de vue, tranquillement, moi et ma toute petite, toi et ton métier, on savait qu’on se retrouverait, il n’y avait ni inquiétude ni urgence.  Mais tu me manquais, et ça ne va pas s’arranger. Tu n’avais pas répondu à mes vœux, collectifs, de bonne année, et de cela aussi je te remercie, je n’aurais pas voulu que tu me quittes en attendant un mot de moi.

Bientôt je penserai à tes enfants, à tes parents : aujourd’hui je ne peux penser qu’à toi, aux chemins que tu m’as montrés du doigt, aux traces que tu as laissées.

Je n’y crois pas encore, Alex, et tant mieux.

 

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