Nian-nian, et gna, gna, gna {sois heureuxse et tais-le}

Quand j’ai écrit ce billet-là, j’ai dit un truc (sur Twitter) :

Capture du 2018-01-15 20-09-51

… et Samantha Dei (si, si) m’a très gentiment et intelligemment répondu :

Capture du 2018-01-15 20-09-08

Sans vouloir tomber dans le bénabarisme …  Il est vrai que le destin sémantique des expressions « politiquement correct » (se soucier de justice sociale, voilà qui est suspect)  comme « politiquement incorrect » ( « je suis raciste et sexiste mais en plus je fais passer ça pour une attitude rebelle et sexy ») laissent rêveur.

Est-ce qu’avec l’adjectif nian-nian (ou ces potes  mièvre, bisounours ou que sais-je), on ne tombe pas dans le même mécanisme ? S’excuser ou pire s’interdire de dire des choses simples et bénéfiques, est-ce le même  mépris (autoinfligé souvent) que celui qui dénigre la zone de confort ?

de bichnguyenvo via Pixabay

L’injonction au bonheur, ça existe aussi, et c’est une chose terrible. Ça me glace de vivre à une époque où il existe des Happy Office Manager ou des Chief Happiness Officer, bref des flics du bon moral, quand ils sont plus en charge de fliquer le calibre du sourire des employés que de veiller au bien-être au travail. Il faut s’en méfier, des injonctions, même à être soi, même à prendre soin, même à profiter, même à se méfier des injonctions.

Qu’est-ce qui peut rendre heureux ?

Rien d’extérieur n’y suffit : ni l’argent, ni la gloire, ni le pouvoir, ni la famille, ni même le fait d’être aimé par tel ou tel. La misère, par exemple, peut suffire au malheur ; mais chacun sait qu’il n’a jamais suffi d’être riche pour être heureux. Le bonheur dépend d’une disposition intérieure. Laquelle ? Celle que les Anciens appelaient la sagesse, qu’on pourrait appeler, plus simplement, la sérénité, ou, encore mieux, l’amour de la vie. Je dis bien de la vie, heureuse ou malheureuse, et pas du bonheur ! Aimer le bonheur, c’est à la portée de n’importe qui. Mais si c’est le bonheur que vous aimez, vous ne serez content de vivre que lorsque vous êtes heureux, et vous le serez alors d’autant moins que vous aurez peur de ne plus l’être ! Si au contraire c’est la vie que vous aimez, vous avez une excellente raison de vivre, même lorsque le bonheur n’est pas là, et de lutter !

André Comte-Sponville

Sous le terme nian-nian et ses dérivés, il me semble que c’est notre amour de la vie, la naïveté apparente de notre amour de la vie, qu’on cherche à dissimuler comme s’il y avait de quoi en avoir honte.

Alors qu’il y a de quoi, il me semble, être fier, ou du moins content.

Je ne dirai plus nian-nian.

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Un corps sur mesure

Depuis quelques mois, je me suis mise à la couture, et sans que je l’ai anticipé (mais youpi !),  mon rapport à mon corps s’en est trouvé amélioré.

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Couture en conditions extrêmes

J’ai la chance d’avoir toujours pu m’habiller dans des tailles qu’on trouve facilement, même si j’ai énormément varié au cours des dernières années. Je n’ai jamais eu à subir la grossophobie, juste l’injonction au corps parfait (comme s’il existait des corps imparfaits, soit dit en passant). Je me retrouve souvent entre deux tailles, avec des vêtements qui tombent mal ou qui me boudinent, ou les deux (team bon bidon et jambes fines).

La palme du moment désagréable (j’en parle avec légèreté, mais à l’époque j’en ai chialé, il doit d’ailleurs y avoir un billet sur le sujet qui traîne ici) revenant à l’essayage, entre mes deux grossesses, de soutien-gorges dont aucun ne m’allait (team dos large et petits seins, aussi), la vendeuse énervée finissant par déclarer que « ma taille n’existait pas ». J’étais devant elle, mes seins pas du tout inexistants à l’air et sous son nez, avec leur taille et leur forme spécifiques en démonstration sous ses yeux, mais j’avais tort de ne pas me conformer aux bouts de tissus qu’elle vendait – pas l’inverse.

Et ça, voyez, vous, ce n’est pas une chose qui risque de m’arriver en couture.

Je fais pour moi des modèles tout simples, surtout des jupes. Je prends mes mesures à chaque fois parce que j’oublie de les noter.

Je ne me range plus dans une catégorie qui me va plus ou moins, j’ai un chiffre non rattaché à une représentation, à un jugement (positif ou négatif) : 76. 105. 36.  A la fin, si je ne me suis pas loupée (et que j’ai mis du biais doré), le vêtement me va parfaitement, et je suis incapable de dire à quelle taille standard il correspond.

Et ça, entre autres choses survenues cette année (une frange – perdre du poids, hé oui – me tatouer – faire du qi qong presque tous les jours), ça me rend beaucoup moins critique avec mon corps.

Sur le sujet, cet article est dans mes favoris pour toujours. On peut aussi lire « Un corps parfait » de Eve Ensler (oui, qui a écrit Les Monologues du vagin »).

 

Pour AlbertineP : pandas et phytoplancton

Nous déployons beaucoup plus d’énergie à sauver les pandas que les Percina tanasi, sans doute parce que, tout menacés qu’ils soient, ces derniers sont de simples petits poissons ordinaires et que nous nous fichons pas mal de savoir si nos enfants pourront un jour ou non en voir dans un zoo. Je ne reproche pas aux ravissants pandas un seul centime de leur fond de soutien, car Dieu sait qu’ils en ont besoin, mais je m’inquiète de ce que notre penchant pour la sauvegarde de cette « mégafaune charismatique » (comme les appelle un de mes amis) soit révélateur d’une  stratégie erronée. Si nous sommes convaincus qu’il faille mettre dans le canot de sauvetage les femmes et les enfants d’abord, nous devrions examiner plus attentivement les écosystèmes pour comprendre ce qui est à la base de leur reproduction, de leur assainissement et de leur entretien ; les corvées domestiques cruciales de la planète, le travail ingrat qui maintient tout le reste en vie. A savoir : les microbes du sol, les prédateurs clés, les invertébrés marins, les insectes pollinisateurs, et ô combien le phytoplancton. Le jour où je verrai des peluches pour enfants en forme de phytoplancton, je saurai que nous sommes sur la bonne voie.

Barbara Kingsolver, Petit miracle et autres essais, Rivages, 2002. Essai 6, Libérer les crabes, pp. 81-97