A peine deux lunes

Mardi, première écho, à la maternité. J’en suis à 11 semaines de grossesse. La deuxième, on a déjà un enfant de 2 ans et demi. On aurait aimé un peu moins d’écart mais cette grossesse-là s’est un tout petit peu fait attendre.
L’écho commence, je trouve l’embryon bien petit (bien que je n’y connaisse rien), je ne me détends pas. Je me souviens que pour celle de ma grossesse précédente, j’avais souri jusqu’aux oreilles à la seconde où je l’avais vu à l’écran, avant même qu’on nous confirme que tout va bien. Je me raisonne, le gynéco n’a rien dit de négatif, il prend des mesures, 3 cm, il dit « et maintenant on essaie d’écouter le cœur » – je n’aime pas cet « essaie ». Phrase suivante, « Je suis désolé, il n’y a pas 36 façons de vous le dire, vous voyez que c’est une grossesse qui s’est arrêtée, il y a environ deux semaines. »
On retourne dans son bureau, il explique le protocole hospitalier, plutôt lourd : un cachet à prendre, deux autres le surlendemain, puis une opération sous anesthésie générale quelques heures plus tard. Il est très humain, souligne la banalité médicale de ce qui nous arrive et de l’opération, mais dit aussi qu’il sait que dans nos cœurs et dans nos têtes, c’était déjà un bébé et qu’il sait bien que c’est difficile. Je demande si on peut prendre un peu de temps, il me répond que bien sûr, qu’il n’y a aucune urgence médicale, que là il vient de nous assommer, qu’il nous balance encore plein d’informations et qu’il nous faut le temps de digérer tout cela … Mais que comme justement ce n’est pas une urgence médicale, il n’est pas dit qu’une fois que je serai prête ils pourront s’occuper de moi tout de suite, donc il m’enjoint à rappeler dans deux jours.
On rentre. Le portable sonne, les quelques copains au courant veulent des nouvelles. Je leur réponds, des larmes dans la gorge. Je suis sidérée, N. aussi. Le médecin nous a bien expliqué que c’était courant, et que la plupart des grossesses arrêtées dont on avait conscience (selon lui, une grossesse sur deux se finit ainsi, mais la plupart tellement rapidement qu’on ne le sait pas, on croit que les règles ont quelques jours de retard) se découvrent à ce moment-là, avant que l’organisme commence à évacuer l’embryon.
On récupère notre petite chez des amis, on coupe en deux mots leur grand sourire et « Alors tout va bien ? ». On rentre chez nous, on explique ce qui se passe à notre enfant, aussi simplement que possible. « Mais il est parti où ? » « Il est mort, ma chérie. C’était pas encore un bébé, tu sais, c’était comme un pépin de bébé, il aurait pu devenir grand, mais il n’a pas réussi » « Ah mais pourquoi ? » « On ne sait pas pourquoi, ça arrive parfois … »

On avait prévu une soirée chez d’autres amis pour leur annoncer la nouvelle, N. y va avec Z., j’ai besoin d’être seule, d’appeler des gens et de considérer mes options. J’appelle d’abord une amie qui a vécu la même chose il y a quelques années, elle m’explique comment ça s’est passé pour elle, une séance d’acupuncture pour débloquer les choses, cinq jours d’attente, une évacuation naturelle et complète mais très douloureuse qui se finit aux urgences. J’appelle ensuite ma sage-femme, je dois la voir le surlendemain, on maintient le rendez-vous. Je ne sais plus ce qu’on se dit, à part que je n’ai pas d’arrêt de travail et qu’il faudrait que j’en obtienne un. Je reste dans le jardin, je regarde les papillons, le chaton, les jeunes pousses. Je ne vais pas sur Internet, je ne me renseigne pas davantage. Je laisse passer.

Les miens reviennent, un peu tard, on va vite se coucher, je pleure un peu dans les bras de N. Je m’endors, je me réveille en pleurs vers 4h du matin. Ma décision est prise, je vais suivre le protocole de l’hôpital, même s’il me paraît lourd, même si l’anesthésie générale me fait peur. Je n’ai pas envie de me battre, d’imposer ma façon de faire, de chercher un autre hôpital. Celui-là n’est pas parfait, avec son absence d’options et donc de consentement éclairé, mais je peux faire avec le protocole imposé, je sais que les gens y sont très humains (même si enfermés dans leur façon de faire), j’ai une grande confiance dans le gynéco et c’est ce qui m’importe le plus.
J’appelle mon généraliste, il me donne deux jours d’arrêt de travail, puis l’hôpital, la secrétaire est charmante, elle attendait mon coup de fil car le gynéco lui avait laissé un mot, elle se débrouille pour avoir des consultations rapidement, je peux revenir le jour même pour le premier cachet, puis un rendez-vous avec l’anesthésiste. On reconfie la môme à des amis – je nous découvre plus et mieux entourés que je croyais, N. m’accompagne à la maternité. Au secrétariat, je crois m’adresser à la personne que j’ai eue plusieurs fois au téléphone le matin même, elle ne me remet pas, j’ai un blanc au moment de lui expliquer la situation, et je dis « J’ai un bébé dans le ventre, il n’est pas vivant ». Je suis plus secouée que je croyais … L’autre secrétaire prend le relais, c’est elle à qui j’ai parlé. Le même gynéco nous reçoit, c’est pourtant son jour de congé, je prends devant lui le médoc qui va arrêter l’imprégnation, puis il me donne deux Cytotec, à prendre le lendemain le plus tard possible dans la nuit (voir le matin du surlendemain, vers 2h), l’un à avaler, l’autre à mettre au fond du vagin. Puis on voit l’anesthésiste. Entre les deux, on va déjeuner, on arrive à parler de plein de choses, aussi des pas tristes, des projets, à créer des moments de gaieté au milieu de tout ça. Je suis fière de nous.
Jeudi matin, je me lève, en sanglots encore, je vais dans le jardin. Aujourd’hui, à part ma sage-femme que je vois une heure et qui me conseille de demander deux semaines d’arrêt, je reste à la maison. Je lis les témoignages de fausses couches sur le blog de poulepondeuse. C’est donc bien ça, ce que je vis : une fausse couche, même si je n’ai pas encore vu une goutte de sang. Casse-tête pour faire garder la môme pour le lendemain. Je dois donc prendre les Cytotec, qui vont déclencher les saignements, dans la nuit de jeudi à vendredi, et je suis attendue à 6h45 à la maternité – je pars à 6h de chez moi. Est-ce que je serai en état de conduire ? Est-ce qu’on demande à un ami de dormir la veille à la maison pour que N. m’emmène ? Mais j’ai besoin d’être seule chez moi cette nuit-là … Et on ne va pas emmener Z. là-bas évidemment … La faire passer la nuit ailleurs ? Ca n’a encore jamais été le cas, et nos amis proches du coin ont des nouveaux-nés … Finalement, on décide que j’irai seule au rendez-vous, et que N. me rejoindra dès que Z. sera réveillée : une amie viendra tôt la garder à la maison, histoire qu’elle garde ses repères. Et je prendrai le Cytotec, en accord avec ma sage-femme, plus tard afin de ne pas être gênée pendant la route : à 4 ou 5h du matin, l’heure à laquelle je me réveille depuis quelques jours.
Jeudi soir, douche et shampoing à la Bétadine. Je coupe aussi ma toison pubienne, court, en espérant ça évitera qu’on la rase. Vendredi matin, je me réveille, pas en pleurant cette fois. Je prends les cachets, une seconde douche à la Bétadine. Je fais la route, j’écoute Noir Désir, il y a une lune énorme accrochée à l’aube. J’arrive à la maternité, les sages-femmes et les infirmières puéricultrices prennent leur petit déjeuner. C’est par ce couloir que je suis arrivée pour accoucher il y a presque trois ans. Ca pourrait me serrer le coeur, ça l’apaise plutôt : cette épreuve, car c’en est une pour moi, je l’inclus dans ma maternité. J’entends des vagissements de nouveaux-nés et ça me va (mais les femmes enceintes me collent les larmes aux yeux). Je préviens la sage-femme du « retard » avec lequel j’ai pris le Cytotec, elle me dit qu’il n’y a aucun souci. Elle semble inquiète pour moi, me propose de rester, mais pour quoi faire ? Je n’ai pas envie de parler. Elle repasse 15 minutes plus tard : ils ont le planning des opérations, ce sera en fin de matinée. Je commence à saigner vers 8h, ça ressemble beaucoup à des règles, la douleur est moins forte (cela dit j’ai des règles habituellement très douloureuses, et quand j’ai accouché je n’ai pas eu vraiment mal). Je pourrais m’énerver d’être coincée ici si tôt, déjà en tenue réglementaire, alors que je ne serai opérée que dans plusieurs heures, mais j’aime autant que ça se passe ici. Je ne peux pas lire, je pleure un peu, je griffonne dans un carnet.

Tu as vécu
Dans mon ventre
Deux lunes
Je t’appelais Ö
Ni fille ni garçon
Homoncule
Tom Pouce
Petite Poucette
Une ébauche
Et le docteur a dit
La grossesse est arrêtée
Ni vivant ni mort
Comme l’autre poème
Tu as oscillé entre le pas encore et le déjà plus
Et nous t’avons aimé
Et nous te pleurons
Mon corps alourdi par la grossesse et le deuil
Il me reste encore
Quatre heures
Avec toi
Qui n’est pas là
J’essaie de te dire au revoir
 

Je dis adieu à cette promesse de bébé. Mon mari arrive, je continue mes allers-retours aux toilettes. Au bout de deux heures, je sens quelque chose glisser en plus du sang, ça ressemble beaucoup à la sensation du placenta (pour lequel la délivrance a été naturelle). A partir de là je ne saigne presque plus, je lis, je n’ai plus besoin de me focaliser sur mon ventre.

Une grosse demi-heure plus tard sans saignement, on appelle une sage-femme et on demande une échographie. Je suis persuadée que tout est parti. Alors qu’elle va se renseigner, le brancardier arrive. Adorable lui aussi « Madame, enchanté, enfin je suis désolée de vous dire enchanté dans ces circonstances ». La SF revient, l’opération a lieu quand même, par sécurité me dit-on. Je pourrais obtenir gain de cause en tempêtant, je choisis de m’économiser. Ensuite, les infirmières de la salle d’opé me piquent et me posent quelques questions, dont pourquoi je suis là. Gentilles elles aussi « N’ayez pas peur Madame … – Je n’ai pas peur, je suis triste – Oh oui je comprends bien que vous êtes triste … ». Puis la salle d’op, très blanche, les anesthésistes qui discutent entre eux, le seul moment où je me sens vraiment seule et misérable. « Vous allez dormir », dit le plus vieux des deux, d’une voix joviale. Ducon.
Je me réveille, dans une sorte de salle d’attente avec des lits. Mes jambes sont sous le drap, comme quand je me suis endormie. Je regarde sous ma culotte d’hôpital, on ne m’a pas rasée. Une infirmière vient me voir, je lui pose des questions, est-ce que tout s’est bien passé (oui), est-ce que je peux boire (non), est-ce que je suis en train de lui poser toutes les questions deux fois (oui).
C’est fini. Je me suis réveillée, l’AG ne m’a pas tuée (oui, j’avais peur). Je veux remonter voir mon mari, je veux quitter l’hôpital. On me ramène dans ma chambre, il n’est pas encore là, je me rhabille « en civil », je me rince la bouche. N. revient, je suis quasi euphorique, c’est fini ! On va rentrer ! La sage-femme passe, me voit habillée, sourit, « j’allais vous dire de m’appeler pour le premier lever » … C’est la seule à prononcer le mot « fausse couche ». Je veux sortir, je fais tout pour qu’on voit que je suis bien réveillée. Je bous pendant ces deux heures d’observation. On me propose des antidouleurs, on insiste même un peu, mais je n’ai pas mal. Finalement on me libère, avec un arrêt de travail d’une journée (et encore, parce que je l’ai demandé).
Cela fait dix jours. J’ai le sentiment d’avoir été bien traitée, bien accueillie par l’équipe hospitalière, même si j’aurais aimé avoir l’occasion d’exprimer des choix. Parce que je connais d’autres interlocuteurs, j’ai pu avoir les réponses que j’attendais et découvrir des possibilités, choisir celle-ci en connaissance de cause, mais ce n’est pas le cas de tout le monde. Mais tout le monde a été chaleureux, humain.
Je suis encore triste. J’ai de la chance : cette grossesse s’est arrêtée tôt, je ne me sens pas trahie par mon corps, j’ai plutôt l’impression qu’il a fait ce qu’il fallait,et je ne considèrais pas l’embryon comme un enfant, plutôt comme une promesse. J’ai du chagrin, envie d’être encore enceinte, ou de l’être à nouveau, des larmes aux yeux de temps en temps. Mon mari est passé à autre chose, il est un peu inquiet pour moi. Et notre petite fille encaisse, a du mal à s’endormir, a peur (pour moi, je crois) et se pot-de-collise.  Mais cela aussi passera.

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9 commentaires sur « A peine deux lunes »

  1. Une promesse qui s’est dénouée… Ce n’était pas « rien ». Ce billet me donne les larmes aux yeux. Je pense à toi et je t’embrasse.

  2. J’ai lu et relu cette note, eu une petite larme à chaque fois, comme si ça changeait quelque chose, mais je ne peux pas la retenir… Je voudrais te serrer fort fort, et je pense à toi bien plus que tu ne crois (mais avec les filles, faudrait qu’on sache quand on peut s’appeler !)

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